Archives de novembre 2008
São Paulo à l’heure du déjeuner…
Arriver à São Paulo, c’est refaire un lien avec un série de choses que j’avais fini par presque oublier.
- Les embouteillages, d’abord: la pluie a suffit pour stopper tout le traffic sur l’avenue marginale du Tietê, le fleuve qui traversela ville. J’avais bien eu un aperçu à Brasília, mais rien de comparable à ce qu’on trouve ici. São Paulo détient le record de la plus grande flotte automobile du pays. Sans doute du continent aussi d’ailleurs, et donc, les journées du citoyen lambda sont rythmées par les bouchons. C’est drôle à voir quand on sait qu’on s’en va.
- Le cinéma, aussi. Il y en a plein et je dois bien avouer que ça faisait un bail que j’y avais plus mis les pieds. C’est marrant, mais on s’y remet vite. Je crois que j’ai raté la plupart des films sortis au cours des deux dernières années. Oh, j’ai bien acheté quelques DVDs pirates mais dans l’ensemble ma culture cinématographique en a pris un sérieux coup. Ici, au contraire, il y a un choix incroyable – avec tout mon respect pour Chuck Norris. Il y a même des publicités pour le dernier film des frères Dardenne dans les galleries commerçantes.
- L’accès à tout. Hier j’ai été dans le quartier du piratage informatique. Les rues sont remplies de magasins plus ou moins officiels de tout ce qu’on peut imaginer comme matos informatique ou électronique. Sur le trottoir, des types te proposent n’importe quel programme ou jeu dans la minute. Aujourd’hui, j’ai été acheter un DVD qu’on cherchait depuis des mois en version portugaise. Ici, il a suffit d’aller jusqu’à un gros mégastore, d’attendre quelque minutes le temps que la vendeuse s’informe et voilà.
- Yorik et Maíra vont m’emmener dans un endroit fabuleux, où ils soutiennent qu’on trouve de la bouffe de n’importe quel coin dans le monde: du doce de leite d’Uruguay, des épices indiennes, de la sauce andalouse… Je me méfie, évidemment – je suppose qu’au bout du compte, le dit magasin aura subitement déménagé de l’autre côté de la ville. Et ils diront: “Ca alors, on t’assure! Il était encore là la semaine passée!”
Mais il faut voir les choses en face, tout n’est pas tout rose – même quand on a passé les derniers temps dans un bled du Nordeste. Par exemple, je n’avais jamais vu de putes faire du tapin à l’heure du déjeuner. Les Brésiliens sont des porcs. Et à propos de prostituées, j’ai d’ailleurs commencé à lire le deuxième tome de Millénium, qui s’en prend au traffic de femmes. Encore un cours, pour apprendre à écrire. Je crois que ça m’apprendra à développer mes propres personnages, à les rendre vivants, à en faire des gens, et pas des héros de film américain.
TEIA 2008 – Mon premier contact avec le Brésil
Ça y est, je les ai vus. D’abord, je les ai aperçus de loin. Ils faisaient un sacré boucan, chacun des deux groupes. Mais ils sont rapidement entrés dans la demi-balle du musée et je n’ai pas eu le temps de m’approcher. Ce n’est qu’une petite heure plus tard qu’ils sont ressortis.
Et lá, j’ai eu plus de temps pour les voir. Un groupe est passé devant moi. Je les ai suivis, et comme il s’est mis à pleuvoir, je ne suis réfugié en-dessous du même toît de paille. Du même toît! Ils étaient là, tout le groupe, femmes et enfants, jeunes et anciens. Ils viennent du Xingu, une région controversée dans l’État du Pará (près de l’Amazonie) où les autorités veulent construire un gigantesque barrage. Les autorités aiment les barrages, surtout quand c’est l’occasion de parquer les Indiens dans un endroit encore plus petit.
Et voilà que j’étais là, sous le même toît qu’une délégation entière du Xingu. Voir des Indiens à la télévision est une chose. C’est folklorique, on se dit “Incroyable!” Voir les mêmes personnes à côté de soi (pas moyen de fuir, il pleut trop), c’en est une autre. Le sentiment que j’ai eu est difficile à expliquer: il y a de la fascination, évidemment, on n’en voit pas tous les jours, et ils mettent tout le monde en face des profondes raçines du continent. Mais pour la même raison, il y a une sorte d’infâmie qui m’a réellement mis mal à l’aise. Pour la même raison, évidemment: comme être tranquille avec les derniers siècles, comment être serein face à ce qu’il reste de la population originale de tout le continent américain? Quelle place ont-ils eu? Quelles sont les politiques affirmatives qui existent pour eux?
Avec le recul, je m’imagine mal en train de discuter avec eux, de m’approcher du plus chétif (restons prudents, ils étaient armés) et de lui dire: “Alors comme ça, mon vieux, vous êtes un Indiens.” J’ai pris des photos, plus pour que Lívia ne m’étripe pas que par besoin de fixer la scène. Il y avait aussi deux représentants d’autres tribus qui défendaient leurs terres près de Brasília, menacées par un projet d’extension de la ville (dans le secteur nord-est). La pluie a continué, et un des Indiens m’a parlé de la mauvaise qualité du toît, qui laissait passer les gouttes. Et puis, comme elle s’est arrêtée, on a pu tous repartir de notre côté.
Je crois que définitivement, je suis pas du genre à parvenir à débarquer quelque part et adresser la parole à tout le monde sans me préoccuper. Peut-être que si je les revoyais aujourd’hui, et demain, je finirais par oser discuter avec l’un d’entre eux. Malheureusement ça ne se passera pas comme ça: ils vont repartir dans leur Xingu, et moi je continue plus au sud…
J’avais déjà vu la Quarta Colonia et l’Afrique Latine. Ce moment-ci restera à tout jamais gravé dans ma mémoire comme mon premier contact avec le Brésil.
TEIA 2008 – Brasília
Il y a Brasília, et il y a le Brésil. Ce sont deux mondes différents.
C’est ce que m’a dit un prof de théâtre de São Paulo ce matin. Et on voit ça rapidement avant même de débarquer. Rien ici n’est aux dimensions habituelles d’une ville. Ici, c’est la voiture qui détermine la structure de l’espace. Les avenues ont 5 voies dans chaque sens, et il n’y a pas de passerelles pour les piétons. C’est l’Amérique, vous direz. Du nord, peut-être. Parce que dans le sud, c’est pas courant.
On se croirait dans une sorte de zone 51, fermée du monde. Les aliens qui sont cachés dans le sous-sol de tous les immeubles sont toute l’administration du pays, qui vit à l’écart de la réalité. Leur horizon, c’est celui de la planification, de l’ordre et du progrès moderniste. Pourtant, pas besoin d’aller bien loin pour se rendre compte qu’on navigue en plein espace inter-sidéral. Hors des murs de la ville haute, on plonge rapidement dans les villes satellites, culs de basses-fosses d’un Brésil laissé à l’abandon par ses Patriciens.
Mais j’ai dit hier que j’allais parler des activités de la TEIA. Mais qu’est-ce que la TEIA? Et un Ponto de Cultura alors? C’est peut-être bien la première fois qu’un programme gouvernemental fait écho aux projets montés au niveau de la population. Il faut reconnaître que l’État brésilien n’est pas spécialement connu pour sa tendresse envers la population (qui se souvient du Général Zantas?). Les Pontos de Cultura prennent cette souveraine tradition sud-américaine à contre-pied. L’objectif de reconstruire la société civile à partir d’elle-même, à partir des activités qu’elle développe. Et la TEIA regroupe tous les Pontos de Cultura du pays – voilà pourquoi on y est aujourd’hui.
La TEIA ressemble à un Forum Social en miniature. Miniature parce que les sujets abordés et l’ampleur des participants n’a rien de pareil. Mais ça y ressemble tout de même pour plusieurs raisons:
- Les gens débatent sur une série de problèmes de société, liés à la culture (mais c’est un concept large, et on touche finalement à tout),
- Le public est plutôt pareil, des artistes, hippies et autres roadies,
- Les documents finaux servent de base pour coordonner l’action de tous les participants…
Hier j’ai participé à un groupe de travail sur l’économie solidaire. L’occasion de rencontrer des gens qui ont un paquet d’expérience dans le domaine, et d’essayer de monter un réseau de connaissance (de gens, d’idées, de méthodes…). Tôt ou tard, on devra orienter une partie des activités vers l’économie – ne fut-ce que quand les subsides s’arrêteront. L’économie solidaire, ou le commerce juste, sont des alternatives valables pour une production à caractère culturel et d’ampleur locale ou, au maximum, régionale. J’ai rencontré des gens de Belém, au Pará. C’est là que le prochain Forum Social Mondial va se dérouler, en janvier 2009.
Aujourd’hui, c’est l’heure des réunions générales de tous les Pontos. Déjà, oui. C’est un peu rapide, je n’ai pas eu l’impression d’avoir discuté de suffisamment de choses avec de gens de l’autre bout du pays. Demain, il y a une manifestation devant les Ministères (pratique, ils sont tous alignés le long de l’avenue – ça va faire bizarre tout de même). Et puis ça sera déjà fini. Bon, c’est court, mais on débute à peine. L’année prochaine, on aura l’occasion de se préparer un peu plus.
TEIA 2008 – En voiture, Simone!
On m’avait pourtant assuré que le voyage ne durait que 20 heures. Finalement, on en aura mis 31. Les 6 premières, sous un soleil de plomb, à attendre qu’apparaissent les cars qui nous emmèneraient jusqu’à la capitale fédérale. L’un d’entre eux ne supporta pas la sortie du garage. C’est l’occasion d’apprendre à jouer du berimbau sur le tarmac de la station de bus avec Fabrizio, capoeirista de Feira de Santana,
Finalement, le voyage a commencé, et j’ai même dépassé le point le plus occidental que j’avais atteint dans l’État de Bahia. À vrai dire, j’ai enfin traversé tout l’État, jusqu’aux fermes extensives de soja au-delà du Rio São Francisco. De ce côté, le paysage est amusant, mais très vite monotone: à gauche de la route, on trouve Cargill. À droite, c’est Bunge.
La végétation qui reste entre les silos à grains montre la transition entre la Caatinga du semi-aride et le Cerrado des plateaux centraux. Le relief change aussi, et ça commence à ressembler au Massif Central de la France. Les cactus disparaissent, et la couleur dominante passe du jaune au vert.
Enfin, après toute cette route, on passe la frontière du District Fédéral, et les routes se transforment en avenues sinueuses. On sent la patte de Niemeyer, et les courbes sensuelles d’une architecture différente.
L’hôtel est correct, une chambre de trois, avec deux types de l’ouest de Bahia. L’un d’entre eux dort avec la télévision allumée. Je survivrai. Lívia est dans un autre hôtel – chic, dans le centre, Madame est venue en avion – mais on a réussi à se retrouver au milieu de la foule. Demain, je raconterai tout ce qui est organisé ici.
Casino Capitalism
Ce weekend, São Paulo est le théâtre d’une grande réunion des ministres du G20 (ceux du G8 plus une série d’invités, que les premiers ne pouvaient plus laisser dehors sous la pluie). Le Brésil commence donc à jouer dans la cour des grands, où il voudrait pouvoir présenter un programme de réforme de l’économie mondiale.
Dans un article d’introduction, Chandra Muzaffar expose le concept de casino capitalism:
For casino capitalism is at the root of the global financial crisis. As the author of the term, the late British academic, Susan Strange, observed some 22 years ago, “ The Western financial system is rapidly coming to resemble nothing as much as a vast casino. Every day games are played in this casino that involve sums of money so large that they cannot be imagined. At night the games go on at the other side of the world. In the towering office blocks that dominate all the great cities of the world, rooms are full of chain-smoking young men all playing these games. Their eyes are fixed on computer screens flickering with changing prices. They play by intercontinental telephone or by tapping electronic machines. They are just like the gamblers in casinos watching the clicking spin of a silver ball on a roulette wheel and putting their chips on red or black, odd or even ones.”
Et ça m’a rappelé une autre citation, cette fois-ci de Lula lui-même. Il l’a faite à Londres en 2006, au cours d’un Séminaire d’Économie et de Relations Commerciales (BBC):
“a filosofia do atual governo é de não brincar com a economia. A nossa filosofia é que não existe mágica, existe seriedade, acordos, compromissos e atitudes”
Ça me fait mal, mais je dois dire que la déclaration m’avait fait tiquer à l’époque. Aujourd’hui, elle prend un peu plus de sens. D’accord, donc, le Brésil ne joue pas. C’est-à-dire que pendant ce temps, tous les autres jouent. À l’intérieur du pays aussi, plein de gens jouent tous les jours, 24 heures sur 24. Ils jouent avec tout le système, qui roule sur lui-même, et dans lequel n’existe ni sérieux, ni accords, ni promesses et encore moins d’attitudes. Mais le Président, lui, ne joue pas.
Dans cette attitude, il y a donc une sorte de refus de voir la réalité en face. Je ne veux pas dire que le gouvernement brésilien devrait acheter des hypothèques américaines, évidemment. Mais refuser de voir que le système repose entièrement sur le jeu de certains, c’est s’interdire une quelconque possibilité de réforme.
Il va falloir jouer, donc. Comme avec les légos: ce qui est drôle c’est de construire, pas d’exposer. Mais là c’est Muzaffar qui est sceptique:
It is doubtful if Asian and European leaders will want to expose the evil of casino capitalism at the Washington Summit. Though the state driven capitalism of East Asian states such as Japan, Korea and China and the social market capitalism of much of Western Europe are in some respects different from the casino capitalism that originated in the US, their economies are so interlocked today that it would be almost impossible for the former to disengage from the latter without serious repercussions for their own societies. It is widely acknowledged for instance that it is in the interest of China and Japan who hold billions of dollars worth of US treasury bills and other financial instruments to ensure that the US economy remains afloat in the face of the present crisis. Similarly, derivatives trading, options and futures contracts are as integral to British and German financial centers as they are to New York. Even Saudi Arabia, one of the countries invited to the Summit, whose economy is purportedly ‘Islamic’ is deeply entrenched in the US helmed international financial system. Besides, the US elite, while making some concessions here and there, can be expected to defend casino capitalism to the last currency speculator since it ensures the global financial hegemony of the US.
Résonnance 0.1
Je suis bien content de vous annoncer que mon scénario avance bien. J’ai décidé de réellement le monter avant d’écrire. Avant, j’écrivais et puis (parfois) je relisais et réécrivais ce qui n’allait pas. Résultat, j’avais souvent des difficultés à finir l’histoire, et j’y mettais régulièrement les mêmes ingrédients. Cette fois, j’essaye l’inverse: construire d’abord, écrire ensuite.
Pour le moment, je suis en train de composer la trame scène par scène, comme s’il s’agissait d’un film. Ça porte un nom d’ailleurs, technique, mais je ne retombe pas dessus. Bref, c’est ça.
La mise en contexte s’achève aussi, j’ai mis au point une bonne partie de l’univers dans lequel se déroule l’histoire. Celui-ci ne change pas des masses de mes histoires précédentes, c’est-à-dire toujours cyberpunk. On ne se refait pas, hein. En revanche, j’essaye de maintenir l’histoire au niveau de la rue, sans monter dans les sphères du pouvoir (même si c’est plus scandaleux et donc plus amusant). Je n’ai jamais écrit des histoires de voisinnages, mais il y a un bon point: c’est plein d’inspiration dans la rue.
Ah le nom, je crois que c’est storyboard.
