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Le monde est un grand bac à légumes.

Résonnance

sans commentaires

Résonnance est une histoire de science-fiction cyberpunk situé dans l’État de Bahia, dans un futur proche. Mateus est recycleur dans une banlieue anonyme. Son univers est créé par l’horizon du Village, un lotissement réservé à l’élite de la communauté, et celui des réseaux.

Sommaire:
v0.1, dimanche 19 avril 2009.
v0.2, lundi 20 avril 2009.
v0.3, dimanche 26 avril 2009.
v0.4, dimanche 21 juin 2009.
v0.5, mercredi 24 juin 2009.
v0.6, lundi 29 juin 2009.
v0.7, lundi 28 septembre 2009.

v0.1

illustration01

C’était la seule rue. Elle accompagnait la pente, en tournant autour du sommet de la colline comme le tracé d’une ancienne muraille. Naturellement, elle avait acquis le status de rue principale, et l’espace qu’elle creusait littéralement au milieu des constructions démentes en avait lentement fait le point de rencontre incontournable de toute la population. Ceux qui descendaient s’approvisionner en-bas rencontraient ceux qui remontaient leurs sacs pleins, qui croisaient ceux qui avaient décidé de prendre le frais dehors.

On avait planté trois arbres dans un renfoncement de la rue à l’endroit où elle bifurquait à angle droit vers le nord. À cet endroit, la pente orientale était tellement abrupte que personne n’avait osé s’y installer; à la place, la vue était dégagée, et on pouvait voir la zone industrielle en contrebas dans la direction de la mer. Il y avait trois amandiers, qui offraient l’ombre de leurs grosses feuilles à deux tables de dominos, où s’amassaient en permanence une vingtaine de personnes. Les tournois faisaient rage, et le bruit sec des petites pièces donnait du rythme aux parties. Chaque fois qu’une paire était faite, le public s’exclamait fièvreusement, interpelant les passants pour qu’ils viennent assister à la consécration de leur favori.

Autour de la petite place, quelques maisons avaient dédié leur rez-de-chaussée au commerce. Évidemment, aucun camion n’aurait jamais réussi à monter jusque-là, et les marchandises qui étaient à vendre sortaient tout droit des raffineries locales. L’unique bar était en lutte constante avec le lobby des joueurs de dominos pour le contrôle de l’espace. C’était l’ombre des arbres et l’air frais qu’ils procuraient, qui était l’enjeu de leur rivalité. Discrètement, le cafetier cherchait à étendre son réseau de tables en métal rouillé, inlassablement repoussées par l’amas des spectateurs passionnés par l’art du jeu. Un accord tacite avait été conclu pour que des tournées de bière soient régulièrement offertes par les gagnants, mais personne ne s’en trouvait réellement satisfait.

Il n’y avait aucune voiture au sommet de la colline, parce que la route d’accès n’avait jamais été terminée. Elle apparaissait pourtant sur les plans d’aménagement, rigoureusement tracée à la latte de bas en haut, à un endroit où aujourd’hui encore il y avait un énorme escalier de plusieurs centaines de marches. Le jour où les travaux auraient commencer, dix ans auparavant, aucun ouvrier n’était apparu. Les gens avaient vainement attendu, jusqu’à ce qu’un responsable vienne annoncer que le budget avait été alloué ailleurs, pour un chantier urgent. Il avait été jusqu’à amener un papier officiel signé par son supérieur prouvant que ce qu’il disait était bien vrai. Les gens allaient devoir attendre, jusqu’à ce que la situation soit réglée. En fait, tout le monde avait fini par oublier le projet. Alors ils avaient commencé à organiser leur vie d’une autre manière.

Sur la place, le passage était occupée par deux étals. Le plus gros était constitué d’une grosse tente de toile blanche imperméable, en-dessous de laquelle Dona Diva avait installé son arsenal de gastronomie afro. Elle dirigeait trois employés qui lui obéissaient aveuglément, sachant qu’elle était intraitable en ce qui concernait la discipline. Elle mettait un point d’honneur à préparer l’acarajé de la manière la plus traditionnelle qui soit, c’est-à-dire entièrement sur place. Derrière le comptoir rempli de vatapá, de grosses crevettes rouges et de piments, on trouvait dans une ligne parfaite la petite caisse enregistreuse, deux casseroles où la purée de feijão était frite dans l’huile de palme, ainsi que celle où elle était pétrie pendant des heures à la cuillère en bois, jusqu’à en obtenir la consistance parfaite. Le matin, après avoir supervisé la cuisson, Dona Diva offrait elle-même ses acarás aux Orixas sur le trottoir. Et c’était d’ailleurs le principal point de discorde qui l’opposait à sa voisine, Dona Rosa.

La tente où celle-ci vendait son fameux beiju avait pris des allures d’installation définitive. Au fil du temps, voyant que l’entreprise fonctionnait bien et que personne n’était venue lui demander des comptes, elle avait commencé à installer une structure plus solide. Au début, les innovations avaient pris un aspect purement pratique, comme la plaque en plastique expansé qu’elle avait installée pour protéger ses marchandises du vent et du soleil. Innocemment, la tente avait entamé un processus de sédentarisation, semblable à celui de toutes les habitations qui l’entouraient. Récemment, elle avait fait l’acquisition d’un présentoir réfrigéré pour lequel elle avait été forcée de se raccorder au réseau électrique.

Dona Rosa ne supportait pas le fait que sa voisine jette des marchandises – des bout de nourriture – devant son propre établissement. Aussi, chaque matin ou presque, quand Dona Diva faisait cérémonieusement ses offrandes, Dona Rosa attendait nerveusement, son balai à la main, de pouvoir nettoyer ce qu’elle considérait, peut-être comme la manifestation d’un héritage socio-culturel ancestral, mais surtout comme un profond manque de respect pour le client.

Les conflits ultra-locaux constituaient le fond de commerce des rumeurs qui faisaient le tour de la colline. La relation de chaque histoire aurait rempli plusieurs volumes d’encyclopédie, si quelqu’un avait pris la peine de les noter. Avec le temps, l’éventuelle légitimité de l’un ou de l’autre avait fini par tomber dans l’oubli collectif, et un processus d’auto-justification s’était mis en place, car personne n’aurait jamais pu remettre en question l’informalité qui était à la base de toute la question. Si le libraire disputait bel et bien aux ambulants le marché des amphétamines de contrebande, personne n’aurait été capable de décider qui, au fond, était dans son droit.

v0.2

Mateus déboucha sur la place par le nord, en traînant son chargement derrière lui. Il avait trois compartiments étanches, installés sur des suspenseurs Samsung, qu’il avait acheté au rabais dans la vallée. Des copies importées du Paraguay, mais c’était mieux que se trimballer des kilos sur le dos. Le soleil était sur point de disparaître derrière les toîts, et la température commençait enfin à baisser. Il s’arrêta devant le bar qui formait le coin de la rue, et s’approcha du comptoir en frappant du plat de la main.
“C’est moi, patron”, annonça-t-il simplement. “T’as quelque chose pour moi?”

Sans dire un mot, le propriétaire leva les yeux sur Mateus et fit un signe de tête. Il disparut par une petite porte derrière un refrigérateur estampé d’une femme en biquini vert et jaune. Elle invitait le client à prendre une petite mousse en suggérant qu’elle pourrait bien terminer dans son lit. Sur la porte, une série d’écrans mesuraient la qualité du contenu ou la stabilité du secteur, et certifiaient l’absence de germes nuisibles en nombre supérieur aux niveaux minimums stipulés par la législation en vigueur. Il n’y avait pas de clients assis aux tables, parce que l’écran du bar était en réparation. Et c’était l’heure de la première novela. Le patron réapparut quelques minutes plus tard, toujours silencieux, en poussant un diable à air comprimé sur lequel étaient posées cinq caisses fermées hermétiquement.

“Comme d’habitude?” Lui demanda Mateus. Sans attendre la réponse, il lui tendit une carte à puce. L’homme chercha un instant sous le comptoir, et en sortit un lecteur qui semblait arrivé tout droit du siècle précédent. Il dut passer trois fois le carton pour que la transaction soit acceptée par le système. Mateus ouvrit alors son troisième compartiment, et le patron y rangea les caisses, avant d’ouvrir enfin la bouche.

“À la semaine prochaine, gamin”, lança-t-il par dessus son épaule en rentrant dans son bar.

Mateus le regarda s’éloigner, puis recentra son attention sur sa caravane. Il devait avoir chargé une centaine de kilos supplémentaires. Il fit le tour de l’assemblage et vérifia le niveau des suspenseurs. Le premier était passé dans le rouge, parce que le centre de gravité avait encore baissé, et qu’il devait supporter la traction des deux autres wagons. Jurant intérieurement contre la colline, il chercha un moyen d’arriver jusqu’au dépôt sans encombre.

L’escalier principal descendait droit dans la direction de la zone industrielle. Il y avait une petite plate-forme tous les dix ou quinze mètres, d’où partaient des ruelles à gauche et à droite, vers les niveaux inférieurs d’habitations en brique crue, de fabrication presqu’artisanale. Un autre escalier descendait un peu plus loin, en serpentant entre les immeubles de béton délavé. De toute façon, l’un comme l’autre étaient trop escarpés pour qu’il s’y aventure avec son chargement.

La seule solution, c’était de descendre par le plan incliné, mais Mateus n’aimait pas l’utiliser. Il avait été construit sur les ruines du troisième escalier, celui qui descendait sur la face opposée de la colline – un peu plus loin de la zone industrielle. Au contraire des escaliers, qui étaient d’accès libre, le plan incliné appartenait à Cochincha et ses hommes. C’était lui, l’homme de la colline, et sa première mesure avait été de prendre le contrôle de ses moyens d’accès. Pour justifier la taxe qu’il imposait, il avait fait agrandir la plate-forme, de sorte qu’on pouvait maintenant faire monter du matériel encombrant, comme un frigo et des bombones de gaz bolivien.

Cochincha avait reçu son surnom à l’âge de seize ans et il y avait deux versions qui courraient pour en expliquer l’origine. Dans la première, c’était une saloperie de bactérie qui lui avait bousillé les cordes vocales, un soir où il était seul chez lui. Sa mère l’avait retrouvé sur le sofa du salon le lendemain, bavant toutes ses tripes. À l’époque, c’était un des risques avec la dope mal calibrée. Au lieu de monter au cerveau, elle s’installait tranquillement dans les voies respiratoires. Cochincha avait eu de la chance, parce que si elle s’était logée dans les poumons, c’est un cadavre que sa mère aurait retrouvé. La seconde version soutenait au contraire que c’était un règlement de compte, pour un deal qui avait mal tourné. Des contrebandiers avaient mis la main sur du matos pharmaceutique, et ils cherchaient un acheteur. Cochincha avait servi d’intermédiaire pour entrer en contact avec des types de la haute. Au final, les contrebandiers s’étaient tirés avec le fric, et la marchandise. Ceux du Village, eux, avaient marqué leur passeur, pour qu’il n’oublie jamais.

Mateus avait tendance à penser que c’était la seconde option qui était la plus proche de la vérité. Aujourd’hui, Cochincha avait des relations dans tous les beaux quartiers de la communauté, et malgré sa voix, il arrivait toujours à se montrer en compagnie d’un snob ou l’autre. Mais c’était le genre de relation qui ne marchait que dans un sens: jamais on ne l’avait vu ramener quelque chose pour la colline. Même le réseau s’arrêtait trente mètres plus bas.

Il emmena son convoi vers l’autre côté de la colline et longea les maisons, où les gens prenaient le frais qui venait à leur fenêtre, accoudés les uns en face des autres. Ils discutant de la journée qui s’achevait, et de celle qui viendrait. Entre les barraques, certains avaient trouvé la place pour coincer une échoppe. On ne pouvait pas y trouver grand chose, juste des bonbons et des boissons. D’autres avaient sacrifié leur rez-de-chaussée pour y louer des disques. Le réseau n’était pas disponible, mais tout le monde avait de quoi lire une version stand-alone sur un lecteur de salon. Des machines simili-chinoises vendues au gros, sans doute produites dans la banlieue de Dacca, et achetée à crédit sur douze mois. Elles ne pouvaient lancer qu’une application à la fois. Avec un truc pareil, les gens se préoccupaient peu de savoir si le disque était pirate.

v0.3

Sur la face nord, s’élevait une rangée d’immeubles en béton, haute de trois étages, dont un dans le sous-sol. Au milieu de ceux-ci, une bouche béante signalait l’entrée du plan incliné. Du premier, deux types regardaient la rue, comme si une quelconque merveille cachée risquait d’apparaître brusquement. Mateus s’approcha en les regardant, et ils lui firent signe de la tête.

À l’intérieur, il y avait un type accoudé au comptoir. Ses yeux était rivés sur un écran d’où flashaient les images de la novela. Mateus arrêta son chargement au milieu de la salle, et attendit que l’autre vienne s’occuper de lui. C’était le seul à porter un uniforme, et il s’appelait Henrique. Cochincha l’avait recruté parce que sa mère devait une faveur à celle du garçon. Une étrange histoire de bassine de linge qui avait mal tourné. Résultat, Henrique était devenu opérateur du plan incliné. Il prenait son métier très à coeur, et s’était peu-à-peu construit la réputation d’être un sale con.

“Quatre personnes”, annonça-t-il froidement après avoir jeté un regard.

“Quoi?” Mateus regarda autour de lui, désemparé. “Où ça, quatre?”

Henrique indiqua le convoi du menton, en essayant de ne pas devoir quitter l’écran du regard.

“Mais il y a un tarif spécial pour les marchandises!” Mateus savait bien qu’il dépassait pas mal ce qui était normalement considéré comme une marchandise, et il attendit que le chapitre de la novela se termine. Tandis qu’une bruyante publicité pour électro-ménager prenait le dessus, Henrique se leva de son siège. Son uniforme était toujours impeccable, malgré la longue journée qui s’était écoulée, et qui allait toucher à sa fin dans la prochaine demi-heure. Il sortit un carnet de tickets du comptoir, et s’empara du bic qui était dans la poche de sa chemise.

“Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans?” Demanda-t-il en faisant le tour du chargement.

“Rien que du matos à recycler”, répondit Mateus sans chercher à nuancer.

“Ah”, fit l’autre en le regardant mieux. “C’est toi le catador.”

Il utilisa le mot comme un crachat. Mateus ne dit rien.

“Je vais te faire un tarif social”, ricana-t-il en griffonant sur son carnet. Il arracha le billet bruyamment, et le tendit. Mateus paya rapidement, et emmena ses trois conteneurs vers la petite barrière en métal qui donnait accès à la plate-forme. Une fois installé à l’intérieur, il attendit encore un instant, et Henrique alluma le moteur. C’était un gros treuil qui tournait lentement, débobinnant un cable de métal torçadé. La descente durait deux grosses minutes, dans une crevasse naturelle de la falaise.

Sur les dix premiers mètres, Mateus longea encore les murs des immeubles. Il pouvait voir à l’intérieur des appartements qui se situaient sous la niveau de la rue. Plusieurs écrans étaient allumés de tous les côtés, tous branchés sur le même canal. Il sourit en pensant que partout, à la même heure, c’était la même chose. Malgré ses horaires de travail, il parvenait à en suivre plus ou moins l’histoire, en pêchant un épisode tous les trois ou quatre jours. Il savait bien que ce n’était pas Duda qui avait tué le cuisinier, mais la relation de celui-ci avec la plus jeune fille du Docteur Pinheiro avait été trop compliquée à suivre.

Il y avait environ cinquante mètres de pente sur la roche lisse, avant d’atteindre les derniers étages des immeubles du sol. En contrebas, les toîts étaient entrecoupés de conduites en pseudoplastique. Elles formaient un dédale de tubulations qui se concentraient dans les caisses d’eau communautaires. Grâce à elles, les innondations avaient été réduites de moitié, et on avait plus compté un seul glissement de terrain depuis plusieurs années.

La plate-forme se posa doucement sur le sol, au bas de la colline, et les portes s’ouvrirent devant Mateus en grinçant. Un employé de Cochincha le regarda de haut quand il sortit ses trois wagons et les guida vers la sortie. L’homme lui fit lentement signe de la tête, tout en jaugeant ce qu’il pouvait bien avoir dans ses conteneurs.

v0.4

L’élévateur donnait sur une avenue à trois bandes. Au contraire du sommet de la colline, elle grouillait encore de gens à cette heure. Mateus s’écarta de la foule pressée, et longea la route en serrant le caniveau. Il lui restait moins d’un quart d’heure pour enregistrer son matériel avant que les bureaux de la Compagnie de Dépôt des Résidus Inertes ne ferment. Et il était hors de question de passer la nuit dehors avec trois conteneurs remplis. Le suspenseur du premier wagon émit un petit bip strident, comme pour confirmer.

Ces derniers mois, Mateus prenait cette avenue au moins trois fois par semaine, que ce soit pour trouver du matériel ou pour s’acheter quelque chose. Les commerces remplissaient tous les carrefours, et déballaient leurs produits jusqu’au milieu de la rue, sans prêter la moindre attention aux transports qui slalomaient en klaxonnant. C’était un quartier de vente au gros, la reférence de tous commerçants spécialisés dans les appareils ménagers et les fibres végétales. Des rouleaux entiers s’entassaient au premier étage de chaque boutique, d’où descendaient sans arrêt des vendeurs gonflés aux amphétamines. Ils appelaient les clients, leur montraient des variétés de nappes vectorielles, et proposaient des délais au rabais. Dix, parfois douze heures par jour, comme un essaim de mouches autour d’un morceau de chair fraîche.

Au bout de la rue, il longea encore les murs électrifiés du dépôt, derrière lesquels des tonnes de matériel attendaient d’être épurés vers une nouvelle vie. L’entrée se situait un peu plus loin, et l’avenue formait un coude pour bifurquer vers l’extérieur de la communauté. Après la porte, Mateus s’engagea le long d’un quai en béton, et rangea ses conteneurs à l’abri, sous le métal ondulé qui recouvrait la zone de débarquement. Il lui restait cinq bonnes minutes pour s’enregistrer, mais il n’y avait que trois autres types devant lui. Il prépara ses papiers en attendant qu’un employé du dépôt ne s’approche de lui.

“T’as ton numéro, fils?” Demanda bientôt celui-ci sans faire dans le détail. Il portait une tunique tâchée d’huile, d’où sortaient des cables qui semblaient le relier à sa borne individuelle, comme un vieux cyborg télécommandé. Sur la petite plaque qu’il avait sur le torse, on pouvait lire qu’il s’appelait José Silva. Il était mal rasé et des cernes profondes se creusaient sous ses yeux. Mateus lui tendit sa carte.

José Silva chargea les données sur sa console, puis il fit le tour des conteneurs en observant le niveau des suspenseurs.

“Celui-ci est bientôt mort”, fit-il en s’approchant du premier wagon. Il releva la tête vers Mateus. “T’as remarqué?”

“J’ai vu”, répondit celui-ci en pestant intérieurement. “Il est dans le rouge.”

L’employé ajouta une ligne sur sa console en se pinçant les lèvres. La procédure était rigoureusement règlementaire, et le marché saturé. On était éjecté en quelques jours, si on n’y prenait pas garde, rien qu’avec une autorisation manquante. Et après, il fallait des semaines pour se remettre en course. Au début, Mateus avait perdu pas mal de cargaisons pour ce genre de raisons, parce que les employés du dépôt adoraient confisquer leur matos aux débutants, ou à ceux qui faisaient le métier un peu trop artisanalement à leurs yeux.

Finalement, il libéra les trois wagons et indiqua l’entrée d’un hangar dans lequel le quai s’engouffrait. Il y avait une nouvelle file de quelques personnes devant les scanners, mais toutes les procédures étaient automatisées, et fluides. Le temps qu’il arrive jusque là, le passage était libéré.
Patiemment, il fit défiler ses trois conteneurs sous les yeux électroniques de la machine, qui lisait au travers du métal aussi facilement qu’un paléographe déchiffrait une tablette royale akkadienne. Les matériaux étaient identifiés par leur composation moléculaire, et la comptabilité finale donnait une estimation aux prix courants du marché.

Mateus valida la transaction, en pensant à ce qu’il lui en coûterait d’attendre un jour de plus, pour voir si le verre brut prenait un peu de valeur. Les types du dépôt y avaient pensé aussi, et ils en avaient conclu que personne ne se risquerait à spéculer dans les rues. Après tout, ils disposaient des seules machines capables de réincarner tout ce qu’il était possible de ramasser en une journée.

Un reçu en main, il récupéra sa carte créditée de près de deux cents reais supplémentaires. Il avait mieux tourné qu’il n’aurait cru, et laissa ses conteneurs en veille pour qu’ils soient vidés pendant la nuit. Une autre procédure du code de bonne conduite, que Mateus avait fini par apprendre par coeur. Il sortit d’un pas léger du hangar central de la Compagnie de Dépôt des Résidus Inertes, C-DRI.

v0.5

Dans la maison, la seule lumière venait du feu ouvert. La nuit était déjà tombée, et Catarina était penchée au-dessus d’une large casserole de feijão noir. Francisco allait bientôt revenir des champs, où il avait passé la journée.

Elle passa une main sur son ventre, et sentit que le bébé réagissait. Elle adorait cette sensation d’avoir de la vie en elle, et son corps lui semblait au contact avec le sens profond de la nature elle-même. Le curé n’aurait sans doute pas approuvé de telles choses, mais elle ne comptait pas s’en confesser. Elle laissa la cuillère en bois sur le couvercle et s’assit dans le fauteuil près du feu, à distance pour ne pas avoir trop chaud, suffisamment près pour surveiller la cuisson.

La maison était vétuste. Une grande salle servait de cuisine, de salle à manger et de séjour. Derrière une tenture, il y avait leur lit et un petit espace pour mettre le berceau. L’unique porte donnait sur un espace en terre battue, où il y avait le puit. Un peu plus loin, les toilettes étaient cachées derrière une haie serrée. Sur cette terre, l’eau était rare et le soleil brûlait ce que la soif n’avait pas emporté. Catarina parvenait quand même à planter quelques légumes derrière la maison, sous l’ombre protectrice des cajous. Aubergines, carottes et patates douces servaient à masquer l’absence de viande dans le feijão.

Au bout d’un moment, elle reconnut le pas lent de Francisco sur le chemin. Il déposa ses outils devant la porte et se versa de l’eau sur la tête avant d’entrer. Elle prit une bonne inspiration en repensant une dernière fois à ce qu’elle devait dire.

“Ah, ma fleur!” Lança Francisco d’un air tracassé, à peine passé la porte. Tu ne devrais pas te fatiguer ainsi à cuisiner!

“Oxente, Chico!” Lui renvoya-t-elle en souriant. “Même enceinte, je vais pas te laisser mourrir de faim.”

Il s’assit à l’épaisse table en bois, et ouvrit sa besace en cuir, d’où il sortit un quignon de pain. Régulièrement, les domestiques de Doutor João lui donnaient discrètement l’un ou l’autre reste du déjeuner. Parfois, c’était un sac de maïs, parfois de la soupe, qu’il gardait précieusement pour sa femme. Catarina l’observa en silence.

“Le bébé n’a pas arrêté de bougé aujourd’hui”, annonça-t-elle pensivement le regard fixé sur le bout de pain.

“Ça me rend heureux”, l’assura son mari en se tournant vers elle. “Dieu nous donne un garçon vaillant.”

“Je le crois aussi”, confirma-t-elle. “Mais pour en être sûre, il y a une chose qui me ferait vraiment plaisir…”

Chico quitta la table. Il s’agenouilla au pied du fauteuil et posa sa main sur le ventre de son épouse.

“J’ai envie de manger de la viande”, reprit-elle vorace.

“De la viande?” Sursauta-t-il. “Mais où veux-tu que je trouve de la viande?”

Catarina se glissa contre lui, et lui parla d’une voix douce. Celle qu’elle utilisait lorsqu’elle avait quelque chose à lui demander et qu’il était sur le point de refuser. Elle savait bien qu’il ne parvenait jamais à lui résister bien longtemps.

“Sur toutes ses terres, le Doutor João a plus d’une centaine de vaches”, confia-t-elle sur un ton scientifique. “Tu crois qu’il vas voir la différence si il en manque une?”

“Une vache du Doutor João”, se lamenta Francisco. “Ah, Jésus!”

“Oh Chico”, fit-elle avec un air sévère. “Refuser la demande d’une femme enceinte, ça se fait pas!”

“Tu ne sais pas ce que tu es en train de me demander…”

“Je le sais si”, fit-elle en plissant les yeux. “Ramène-moi sa langue!”

Francisco s’avoua battu, et il ne chercha plus à argumenter. Il le savait bien, à quel point Catarina était persuasive. Elle était capable du pire, si jamais il n’accédait pas à l’une de ses volontés. Dépité, il reprit sa besace, et disparut par la porte.

v0.6

Avec la fraîcheur du soir, les rues se remplissaient à nouveau. La place était bien remplie quand Mateus sortit du minibus VW. Il ouvrit la porte latérale dans un souffle, et descendit sur le trottoir. Dans la camionette, la musique faisait vibrer les tôles à intervale régulier. Il s’approcha du chauffeur, et ils échangèrent une série de signes dans une variante locale de Gestuno. Le sambaxé couvrit encore le son de la rue alors que le minibus retournait vers la zone industrielle.

C’était un espace rectangulaire, bordé d’arbres et de bancs. Au milieu, un petit parc était planté d’arbres nains, qui ne donnaient aucune ombre. Sur le pourtour, quelques personnes avaient monté un petit étal, et vendaient des boissons aux passants.

Dans le fond de la place, il y avait encore un espace en cercle, où s’élevaient quelques marches. Un modèle réduit de théâtre grec, version koilon plus orchestra. Les gradins étaient occupés par un petit groupe d’une trentaine de personnes, qui assistaient en silence à la représentation qui se déroulait devant eux. Mateus s’approcha doucement.

Tout était éteint, mise à part une lampe bien au milieu de la scène, de teinte orange. De l’intérieur de la maison, le décor passa à l’extérieur, et la lampe se changea en petit feu de bois. C’était la petite cour devant la chaumière de Francisco. Il était installé sur un vieux banc trapu, Catarina lovée dans son cou.

“Délicieux”, soupira-t-elle.

“Tu as aimé?” Lui demanda-t-il, innocent.

“J’ai adoré.” Elle fronça les sourcils en se crispant subitement sur le banc. “Et le petit aussi…”

Ils rirent tous les deux doucement, tandis qu’une ombre s’approchait en silence:

“C’était donc toi, canaille!” S’exclama-t-elle en entrant dans le cône de lumière. “Depuis deux jours que je te traque!”

Sous le choc, Francisco tomba du banc, et provoqua la risée du public.

“Doutor João! Mais…” Il balbutiait. “Qu’est-ce que vous faites ici?”

“Qu’as-tu fait de ma vache, misérable?” Le fermier était taillé dans le roc, doublé d’un amateur de bonne chair. Dans sa jeunesse, il s’était laissé à quelques excès qui avaient entravé une carrière prometeuse dans l’art de la lutte. À la suite d’un bel héritage, et par goût du podium, il s’était reconverti dans les concours de bétail.

“Mais quelle vache?” Fit Chico, les genoux soudain très faibles. “Nous n’avons pas de vache, Doutor…”

Le Doutor se fit plus imposant encore.

“Tu ne vas pas me mentir, n’est-ce pas, Francisco?”

“Je…” On entendit à peine la voix de Francisco. Puis, Catarina intervint.

“Faut pas lui crier dessus, Doutor”, fit-elle avec l’air de ne plus savoir où se mettre. “C’est à cause de moi…”

Le Doutor João s’avança vers elle en portant la main à son fouet, qu’il avait à la ceinture. Quand il arriva suffisamment près pour voir l’état de Catarina, il se paralysa.

Dans l’assistance, quelqu’un gloussa. Tous les autres réclamèrent le silence, comme s’ils voyaient le spectacle pour la première fois.

“Je pensais pas que ça vous mettrait dans cet état-là”, rajouta-t-elle.

“Et tu pensais que je le prendrais comment?”

“Ah!” Elle agita ses bras dans l’air. “Mais vous en avez plein, des vaches!”

Catarina parla si franchement que Francisco en eut peur pour elle. À sa grande surprise, le Doutor João ne hurla pas de rage. Au contraire, il s’approcha du vieux banc et s’installa dessus, l’air défait.

“Pas comme celle-là, malheureusement: elle a gagné le grand prix à Terezina.” Il se lamenta en silence. Catarina en profita pour faire signe à Francisco, qui regardait la scène avec terreur. Elle l’encouragea à s’occuper de son patron.

“Heu…” Commença-t-il. “On a pas touché grand chose, vous savez. Catarina voulait seulement manger de la langue.”

Sa main posée sous le menton, le Doutor ne sembla pas consolé.

“Ah bon, seulement la langue…” Fit-il sur un ton las.

Rassuré par l’attitude étrangement calme du fermier, Chico continua son explication.

“Je veux dire, je sais pas si vous savez, mais plus loin dans la vallée, il y a le vieux Pedro qui est moitié caboclo, vous savez…”

“Dis-moi ce que tu veux dire”, le coupa le fermier. Tout le monde connaissait ce vieux fou d’Indien, qui apparaissait pour vendre sa farine de manioc, une fois par mois. En ville, tout le monde prétendait qu’il était sorcier, y compris Monsieur le Curé – qui pourtant n’était pas homme à se laisser berner par des histoires pour les enfants.

“Hé bien à ce qu’on raconte en ville, le vieux Pedro, il se souvient encore des choses de son peuple à lui, là-bas dans la forêt…”

“Et qu’est-ce que ça a à voir avec ma vache?”

“Bon”, avança-t-il prudemment. “Tout ce que je sais, c’est qu’il a des rituels bizarres, voilà. Si la vache, elle est importante pour vous, je crois bien qu’il faudrait aller en parler au vieux Pedro.”

Le Doutor João fronça les sourcils, et réfléchit un moment. Puis il se leva d’un bond et frappa un poing dans sa main.

“Tu as raison, Francisco! Je dois bien ça à ma vache.”

“Alors”, s’approcha Catarina. “Vous n’êtes pas faché?”

Il la regarda de haut en bas.

“On verra ça après la naissance de l’enfant.”

Francisco se précipita aux pieds de son patron.

“Je peux vous aider, Doutor. Je sais bien où il habite, le vieux Pedro.”

“Fort bien”, acquiésa-t-il. “Demain, je viendrai avec une charrette pour prendre la carcasse. Et nous irons voir ton sorcier.”

Les lumières s’éteignirent, et un morceau de pife digne de deux ou trois siècles s’empara de l’assemblée. Derrière le décor, une figure émergea. Elle s’avança et salua l’assistance.

“Quelques minutes d’entr’acte pour que vous puissiez vous dégourdir les jambes. Ne partez pas, on continue tout de suite!”

v0.7

La scène était dans un foutoir impossible. Heureusement, les projecteurs étaient suffisamment précis pour maintenir dans l’obscurité tout ce qui devait y rester. Les décors de chaque spectacle s’empilaient, formant une sorte de patchwork où se cottoyaient allègrement la senzala et le guichet de banque.

Marionettiste depuis pourtant près de vingt-cinq ans, Emilio lui-même s’y retrouvait difficilement. Au fond, il préférait la simplicité du décor traditionnel des mamulengueiros. Un bon vieux drap sâle, tendu par une corde entre deux pieux de bois plantés dans le sol. Au moins, ce genre-là faisait appel à tout le savoir de l’homme de spectacle, qui ne pouvait se reposer sur aucun artifice pour faire valoir le spectacle.

“Sauf qu’ils avaient un orchestre avec eux”, dit-il pour lui-même. Aucun mamulengueiro ne survivait bien longtemps sans son zabumbeiro pour lui indiquer le rythme. La prose se perdait et les mots trébuchaient.

Aujourd’hui, Emilio pouvait peut-être recourrir à quelques solutions holographiques, mais il devait assurer l’environnement musical. Et tout ça, du bout des doigts. Il vérifia que les rideaux étaient bien baissés, et mit le système en veille. Une série de veilleuses s’allumèrent automatiquement et révélèrent une arrière-scène large de près de cinq mètres. Au pied de l’estrade, quelques malles étaient empilées, et leur contenu déballé. Des pelottes de cables se déroulaient dans toutes les directions entre le milieu de la scène et les senseurs.

Le marionettiste était un petit homme sec, comme le semi-aride savait si bien les faire. Les cheveux blancs avaient depuis bien longtemps quitté le sommet de son crâne; il les coiffait désormais en arrière, sans se préoccuper de leur taille. Il portait des lunettes depuis ses treize ans, surtout pour voir de loin. Son visage était presque triangulaire, et les rides creusaient des sillons dans son teint buriné au soleil. Il portait un pantalon de sport et un léger pull noir, une vieille tradition du théâtre de manipulation directe qu’il aimait maintenir.

“Padre João! Padre João!” Fit une voix dans l’obscurité.

“Qu’est-ce que c’est?” Répondit-il au quart de tour. “Quels sont ces cris?”

Mateus s’avança sur l’arrière-scène, visiblement hillare. Il reprit, avec un accent typique du Sertão.

“On m’a demandé de vous dire de ne pas sortir, parce qu’une personne va amener un chien qui se meurt, et qu’il faut que vous le bénissiez.”

“Que je le bénisse?” Demanda le marionettiste, interloqué.

“Oui.”

“Un chien?”

“Oui.”

“Qu’est ce que c’est que cette bétise?” Conclut le marionettiste d’un geste, le sourire en coin. “Tu massacres Ariano Suassuna, c’est une honte.”

“J’ai bien aimé le barbecue que tu as mis dans la dernière scène”, dit Mateus en s’avançant enfin dans l’arrière-salle. Il regarda nonchalant autour de lui, et laissa courrir sa main sur les cablâges.

“Tu l’aurais déjà vu si tu m’accompagnais plus régulièrement”, lamenta Emilio. “Ça fait plus de deux semaines qu’il est au point.”

Mateus leva un sourcil en s’approchant des machines autour du réseau de senseurs. Leur champs couvrait un gros mètre carré, au centre duquel se tenait Emilio. Il répondit vaguement.

“J’ai eu pas mal de travail ces temps-ci…”

Le marionettiste retira ses gants et les posa sur un caisson, hors du champs. Ils émittirent un petit bip de déception au moment de perdre le contact avec les senseurs.

“On a tous un tas de choses à faire”, insinua-t-il en regardant le garçon de plus près. “Tout est une question de choix. Et dans ton cas, j’ai bien l’impression que tu préfères passer ton temps avec tes amis plutôt qu’avec un vieux grincheux…”

Rédigé par synaptique

avril 19, 2009 à 2:46

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