Dépendance et loups-garous

Une chose étrange m’est apparue d’un coup, comme ça arrive souvent avec les choses étranges. Après tout, si on s’en rendait compte petit-à-petit, ça serait beaucoup moins bizarre.

L’un des spectacles mis en scène par l’association vient des histoires racontées par Bó, le conteur. Il explique sa perspective sur la vie à São Gonçalo quand il était petit, c’est-à-dire dans les années 50. Entre autres choses, raconte-t-il, dans ces contrées, il y avait à l’époque un tas de loups-garous.

Et tous les gamins d’y croire dur comme fer. Forcément, direz-vous, c’est un ancien qui l’a dit – ça ne peut qu’être vrai. Les plus costauds font semblant de se moquer des plus petits, mais dans le fond, ils se mettent tous à courir pour rentrer chez eux, une fois la nuit tombée. Et tout le monde sait qu’elle tombe vite, sous les Tropiques. Paf! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Mais la chose étrange ne m’est apparue que bien plus tard. Et pourtant, c’est évident. Au Brésil, les seuls loups sont au zoo. Ou empaillés, au musée (bien qu’il n’y a pas beaucoup de musées non plus). À la rigueur, on pourrait dire qu’à l’époque, la ville était remplie de chats sauvages, ou bien de chiens errants zombies, mais c’est beaucoup moins traumatique.

Pourtant, et vous allez comprendre où je veux en venir, c’est bien le loup-garou, incarnation du Haut Mal, qui s’est installé dans l’imaginaire de toute la population comme symbole de l’Abomination contre-nature. Sans que quiconque ait jamais vu un seul loup, ni même entendu leur hurlement au loin, par une nuit embrumée.

Voilà ce qu’on pourrait appeler un phénomène de domination culturelle, de colonisation mentale imposée par la fraction européenne de l’immigration brésilienne à tous les autres peuples – Indiens, Africains et Asiatiques – qui composent aujourd’hui la population du pays. Dans un sens, il s’agit d’une domination light, puisque depuis le retour de la démocratie dans les années 80, on n’utilise plus les armes, la torture et les disparitions pour contrôler les gens.

D’un autre côté, c’est une forme ultra-violente de dépendance, où les gens ont perdu leur capacité à réfléchir sur base de leur propre environnement. Décérébrés de cette façon, ils se basent sur une série de préceptes qui leur sont imposés de l’extérieur, à un tel point qu’ils ne perçoivent même plus le fait qu’il s’agit de reférences issues d’un autre monde.

Un jour, un ami m’a demandé si je pensais que le Brésil était un pays occidental. J’ai dit que non, et voici une des raisons.

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Comments
2 Responses to “Dépendance et loups-garous”
  1. coco dit :

    Heu…oui mais moi aussi on m’a très souvent raconté l’histoire du loup, et j’en ai jamais vu non plus en Belgique, et ceux qui me l’ont raconté n’en avaient jamais vu non plus…

    C’est très intéressant comme anecdote, c’est tout aussi amusant à constater, mais y voir une « forme ultra-violente de dépendance », et un exemple de « colonisation mentale imposée par la fraction européenne de l’immigration brésilienne à tous les autres peuples », heu…dans quel affereux but messianique, dans quel affereux but de lucre et de stupre ?

    A qui profite le Crime ?

  2. synaptique dit :

    Pour épancher ta soif de connaissance, je te propose de lire cet article de Michael Löwy, Le point de vue des vaincus dans l’histoire de l’Amérique Latine: http://risal.collectifs.net/spip.php?article2175.

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