Symptômes de Décadence

Traduction d’un article de Raúl Zibechi, publié en portugais dans le Correio da Cidadania.

Il suffit d’une décenie – au niveau socio-politique – pour que le « mouvement des mouvements », qui se propose de changer le monde, grandisse, arrive à maturité et tombe peut-être en décadence. Bien que son déclin soit une réalité, ses idéalisateurs peuvent se sentir satisfait du fait que son principal rival, le Forum Économique de Davos, traverse des difficultés encore plus grandes. […]

Cette année, le Forum Social Mondial ne s’est pas construit autour d’un évènement central, mais a réalisé des activités dans une vingtaine de ville de différentes parties du monde, entre autres deux capitales d’états brésiliennes. Le choix de la décentralisation est un indice du fait que les grands évènements réunissant des dizaines de milliers de personnes ont eu un rôle important, au début de la décennie, mais que leur répétition n’aurait pas de sens, puisque, comme on a pu le constater lors des dernières années, cela a perdu de son efficacité. […]

À Salvador, au contraire, au cours du Forum Thématique réalisé du 29 au 31 janvier, la présence des mouvements était fortement attendue. Le choix de décentraliser l’évènement, avec les tables des débats installées dans les hôtels de la ville et les activités des mouvements reléguées au campus de l’Université Catholique, a eu un effet négatif sur la participation sociale. Au contraire de ce qui se passait à Porto Alegre il y a quelques années, quand la ville tournait en fonction du Forum pendant quelques jours, dans la capitale de l’état de Bahia, les gens ne savaient rien de l’évènement altermondialiste. […]

Le ton de la Charte de Bahia, le document final approuvé par une assemblée de mouvements, montre ce climat. La déclaration met l’accent sur l’importance « de la présence de bases étrangères sur le continent sud-américain », sur la défense de la souveraineté et des grands champs de pétrole découverts sur le litoral brésilien.

La Charte fait une large défense du gouvernement Lula. « Au Brésil, de nombreux progrès ont été acquis par le peuple pendant les sept ans du gouvernement Lula ». Elle mentionne qu’il faut encore réaliser des réformes structurelles, mais répète son appui à plusieurs officialismes « dans cette période de conflit politique qui s’approche », une allusion claire aux prochaines élections.

Sur ce point, de fortes divergences sont appareues. Le Mouvement des Sans-Terres, très critique vis-à-vis de Lula parce qu’il n’a pas mis en avant la réforme agraire promise, n’a pas mobilisé ses bases pour le Forum, comme c’était le cas lors des précédentes éditions. À Salvador, le mouvement le plus fort est celui des Sans Abris, qui a marqué une distance claire au cours de différents ateliers tant envers le gouvernement fédéral qu’envers le gouvernement de l’état, commandé par le pétiste Jacques Wagner.

La distance, plus sociale que politique, entre les mouvements et les gouvernements a été l’une des caractéristiques du Forum de Salvador. L’un des « échanges » avec les mouvements s’est réalisé dans un hôtel cinq étoiles, avec la participation du gouverneur Jacques Wagner, du ministre du développement social, Patrus Ananias, et du secrétaire spécial pour les problèmes stratégiques de la présidence, Samuel Pinheiro. Ce n’était pas le meilleur endroit pour des mouvements de base qui, comme c’est le cas à Salvador, regroupent surtout des noirs pauvres qui vivent dans des favelas, et qui sont systématiquement rejetés de ce type d’espaces.

Au cours de la visite que nous avons faite dans trois lieux occupés par les Sans Abris, nous avons pu vérifier que les bases de ces mouvements n’avaient pas la moindre idée de ce qui se passait dans le centre de la ville, et ne montraient pas la moindre envie d’y apparaître quand ils étaient informés que l’enregistrement se faisait dans un autre hôtel, également cinq étoiles, localisé dans le coeur élitiste de la ville raciste. Si les Forums ont déjà été de véritables points de rencontre de mouvements sociaux, dans la pratique ils se sont transformés en rencontres d’élites, d’intellectuels, de membres d’ONGs et de représentants d’organisation sociales.

Dans les mots d’Eric Toussaint, membre du Conseil International du FSM, une donnée essentiel est le fait que l’évènement « ait reçu l’appui de Petrobras, Caixa, Banco do Brasil, Itaipu Binacional et la présence de nombreux gouvernements ». Bref, de grandes multinationales qui sont également présentes au Forum de Davos, où Lula a été proclamé « homme d’État global ». À son avis, le noyau historique des fondateurs du Forum, dans lequel des Brésiliens liés au gouvernement ont une présence spéciale, est le plus réfractaire à rechercher de nouveaux formats, qui « s’appuieraient sur des forces militantes volontaires et qui passent leurs nuits dans les maisons d’activistes ». […]

Deux sujets continuent au centre des débats : la relation entre les gouvernements et les mouvements, et le degré de centralisation et d’organisation dont le Forum doit se doter. Il y a ceux qui, comme Toussaint, défendent un modèle traditionnel se résumant à un « front permanent de partis, de mouvements sociaux et de réseaux internationaux », parce que c’est la meilleure forme de promouvoir la mobilisation. Il croit, par exemple, que le coup d’état au Honduras s’est consolidé parce que la mobilisation « a été totalement insuffisante ».

Sousa Santos rajoute de l’huile sur le feu en abordant un autre point de débat. Il soutien qu’il existe « maintenant un mouvement social extrêmement récent, qui est l’État lui-même ». Il défend sa thèse en signalant que si l’État est laissé à sa propre logique, « il est capituré par la bureaucratie et par les intérêts économiques dominants ». Mais si les mouvements, qui travaillent toujours en dehors des États, prennent en compte cet État comme « ressource importante », « il peut être approprié par les classes populaires, comme c’est le cas sur le continent latino-américain ».

Dans son communiqué du séminaire « 10 ans plus tard », Immanuel Wallerstein a présenté une perspective qui inclut une autre variante, en mettant en exergue les divergences entre militants. Il soutient que les plus grandes conséquences de la crise n’apparaîtront que dans les cinq prochaines années, avec un possible effondrement de la dette américaine, la chute du dollar, l’apparition de régimes autoritaires, également en Amérique Latine, et la croissante démonization d’Obama aux USA. Il croit que plusieurs blocs géopolitiques sont en train de se former qui excluent Washington : Europe Occidentale et Russie, Chine-Japon-Corée du Sud, Amérique du Sud, emmenée par le Brésil.

Dans ce scénario, il pense qu’au cours des deux prochaines décennies, la gauche sociale et politique percevra que « la question centrale n’est pas de mettre fin au capitalisme, mais d’organiser un système qui lui succède ». Dans ce laps de temps, la confrontation entre la gauche et la droite, dont les forces se sont répandues dans le monde entier, sera inévitable, mais ce ne sera pas une bataille entre États, et bien « entre forces sociales mondiales ». Il pense, en outre, qu’il manque à la gauche et aux mouvements « une vision stratégique à moyen terme ».

Raúl Zibechi est journaliste uruguayen, professeur et chercher à la Multiversidad Franciscana de America Latina et conseiller de plusieurs collectifs sociaux.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :